Mémoire

Qu’est-ce que le « devoir de mémoire » ? Pourquoi préserver la mémoire ?
La réponse n’est pas facile à imaginer pour des jeunes de 17-18  ans. Pour se faire une idée plus concrète, ils ont donc choisi d’interroger plusieurs personnalités issues de différents horizons (politiques, rescapés, enseignants…) à propos de cette thématique d’enjeu. Voici quelques extraits des réponses reçues.


Ces témoignages sont complétés d’une bibliographie (films, livres, sites, documents divers) réalisée par les élèves en fonction de leurs critères personnels et culturels.

(Télécharger les lettres de Carole, Mégane et Laurence.)

 

Nous vivons dans une société qui, depuis 1968, donne le primat au présent et valorise le nouveau pour le nouveau. Dans ce contexte, il est utile de rappeler que l’on n’est rien sans histoire, sans patrimoine culturel, et que la mémoire nous permet de ne pas répéter des erreurs historiques commises.
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Claudine Leleux (philosophe et professeur de morale)

Nous n’utilisons plus le vocable « devoir de mémoire » qui évoque parfois une sorte d’obligation morale de se souvenir. Nous employons plutôt les termes «travail de mémoire» qui confère une sorte de responsabilité et qui conjugue à la fois l’évocation de certains faits du passé et l’indispensable éducation citoyenne.
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Philippe MARCHAL (Directeur adjoint –
Actions ASBL Territoires de la Mémoire)

Pourquoi préserver les racines de la mémoire ? Pourquoi faire mémoire de la Shoah ? Eh bien, parce que l’humanité, dans l’univers concentrationnaire, s’est totalement perdue, dés-humanisée. Au point que lorsque le Général Eisenhower a pénétré dans le camp de Dachau (si je ne m’abuse), il n’en revenait pas. Lui et ses soldats restaient bouche bée : comment a-t-on pu, sur terre, sur cette terre habitée par des hommes, aller si loin dans l’horreur ? Une horreur à laquelle il est impossible de donner un nom, du reste, tant cette horreur défie l’esprit humain, sa raison. Voilà pourquoi, selon moi, il faut préserver la mémoire : parce que l’humain peut se perdre, il peut se pervertir, comme il s’est perverti complètement dans l’univers concentrationnaire nazi.
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Marc Deltour (professeur de religion)

Il y a là un véritable « devoir d’histoire » qui implique que l’on dépasse les slogans lapidaires du « plus jamais ça » ou « des leçons de l’histoire » pour effectuer un véritable travail critique sur l’utilisation et l’intégration des mémoires.
Il s’agit de fournir aux jeunes les outils nécessaires, tirés notamment de l’étude des faits du passé, leur permettant de décrypter la société dans laquelle ils vivent et de poser des choix responsables s’ils sont confrontés de près ou de loin à des situations similaires.
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Philippe Plumet (Démocratie ou barbarie)

Sans doute ne serons nous plus attaqué par l’Allemagne, mais à l’ère des réseaux de toutes sortes, les ennemis sont autant réels que virtuels. Il peut s’agir de notre voisin, comme d’un groupe financier apatride. La guerre peut être économique, comme civile. C’est pourquoi les racines de la mémoire ne doivent pas s’arrêter à une époque précise, ni à une forme particulière de guerre. Elles se doivent d’être prospectives en se fondant sur la réalité du passé comme du présent. Elles doivent faire comprendre la complexité d’un monde non en voie de globalisation, mais bien de liquéfaction, un monde où les équilibres géopolitiques sont sans cesse retravaillés, et pas toujours dans le sens de la paix.
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Jean Hermesse (anthropologue)

Avec l’Histoire avec un grand H, tout arrangement est dangereux parce qu’il est porteur – c’est même en général le but recherché – de dérives destinées à asseoir ou à discréditer tel pouvoir ou telle valeur qui le sous-tend.
La mémoire est donc un droit collectif comme elle est un devoir. Et c’est à la collectivité qu’il convient de la perpétuer, de l’assurer.
Prévenir c’est guérir, dit le dicton. Et il est évident que l’Histoire, véhiculée par la mémoire, est la digue la plus solide, la plus résistante pour éviter de nouvelles vagues de haine, d’exclusion, d’injustice inspirées de méfaits passés.
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Jean-Claude Marcourt (Ministre de l’enseignement supérieur)

 

lettre
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Tony Bleus (né en 1933,
il vient de visiter les camps d’Auschwitz et Birkeneau)

 

lettre

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Jacques Rotenbach (rescapé d’Auschwitz)

 

lettre
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Christine Defraigne (Sénatrice)

 

 

Pourquoi préserver les racines de la mémoire ? Pourquoi faire mémoire de la Shoah ? Eh bien, parce que l’humanité, dans l’univers concentrationnaire, s’est totalement perdue, dés-humanisée. Au point que lorsque le Général Eisenhower a pénétré dans le camp de Dachau (si je ne m’abuse), il n’en revenait pas. Lui et ses soldats restaient bouche bée : comment a-t-on pu, sur terre, sur cette terre habitée par des hommes, aller si loin dans l’horreur ? Une horreur à laquelle il est impossible de donner un nom, du reste, tant cette horreur défie l’esprit humain, sa raison. Voilà pourquoi, selon moi, il faut préserver la mémoire : parce que l’humain peut se perdre, il peut se pervertir, comme il s’est perverti complètement dans l’univers concentrationnaire nazi.

Et malheureusement, le génocide juif a été suivi, dans l’Histoire, d’autres génocides, qui tous relèvent de la même déshumanisation de homme. Comment un homme peut-il à ce point abîmer un autre homme, le réduire à n’être qu’un insecte nuisible, et le traiter comme tel ? Nous n’avons toujours aucune explication (ni rationnelle, ni raisonnable) à cette réalité. Et probablement ne nous en faut-il pas ! Peut-être est-il bon qu’il n’y en ait jamais !

Un autre motif de faire mémoire de la Shoah ne touche pas immédiatement à cette Shoah et à ses répercussions dans l’Histoire. Mais il est d’importance pour le professeur de religion : c’est que la question de Dieu n’en sort pas indemne. Si l’Homme ne sort pas indemne de cette mémoire de la Shoah, puisqu’on est en droit de s’interroger sur les « mutations » de l’humain suite à la Shoah, Dieu lui aussi n’est plus le même. Plus exactement, l’on ne peut pas penser (ni parler de) Dieu après Auschwitz, comme on le faisait avant ! Que dire en effet de Dieu APRES Auschwitz ? Comment parler de sa « toute-puissance », concept si cher aux religions ? Comment « expliquer » son silence ? Bref, où était Dieu ? Cette question, du reste, est celle-là même que pose un autre témoin que Primo Lévi, à savoir Elie Wiesel, prix Nobel de la paix (1986 ?), dans son premier livre « La nuit ». Où était Dieu, se demandait le jeune Elie, prisonnier à 14 ans à Auschwitz, et qui y a perdu son père ? Comment ce Dieu - sans qui ce peuple juif et sa Torah sont inexplicables – a-t-il pu laisser faire ? Si l’on veut en effet essayer de « croire » en Dieu, comment ne pas affronter cette question, dont la réponse est tout, sauf facile !

Pour conclure, Pierre, je dirais que et l’Homme et Dieu ne sont pas à penser de la même manière selon que l’on se pose des questions sur l’un et l’autre AVANT ou APRES Auschwitz. Tu l’auras compris, on peut entendre ce travail de mémoire dans le sens courant : on peut en effet s’attendre à ce que tout homme, lorsqu’un autre homme est mort, honore la mémoire de ceux qui sont morts, parce que tout être humain communie en quelque sorte à la même identité humaine. Mais dans le cas de la Shoah, le travail de mémoire ouvre, selon moi, à de nouvelles questions posées à tout homme, questions portant sur l’Homme (que signifie encore ce nom d’homme, APRES Auschwitz ?) et sur Dieu (que dire de pertinent sur Lui, après Auschwitz ?) Ce travail-là est un travail à partir de la Mémoire, car il est certain qu’à Auschwitz – emblème de l’univers concentrationnaire- , l’Homme a perdu son beau nom d’Homme. Tout s’y est produit comme si l’Homme s’y était perverti, au point d’en oublier son nom. Et Comme s’il en avait perdu sa mémoire ! ET, partant, celle de Dieu !

Marc Deltour (professeur de religion) - (retour)

Il y a là un véritable « devoir d’histoire » qui implique que l’on dépasse les slogans lapidaires du « plus jamais ça » ou « des leçons de l’histoire » pour effectuer un véritable travail critique sur l’utilisation et l’intégration des mémoires.
Il s’agit de fournir aux jeunes les outils nécessaires, tirés notamment de l’étude des faits du passé, leur permettant de décrypter la société dans laquelle ils vivent et de poser des choix responsables s’ils sont confrontés de près ou de loin à des situations similaires.

C’est à ces conditions que la préservation, la transmission et l’utilisation des mémoires peuvent avoir un sens et une utilité dans le processus de formation d’un citoyen qui doit éduquer à la compréhension et à la maîtrise des mécanismes de fonctionnement d’une démocratie mais aussi aux éléments qui ont mis en cause ce fonctionnement à un moment dramatique fondateur d’une histoire européenne commune et partagée.

Enfin, il convient également de s’interroger sur les évolutions sociétales à promouvoir pour mettre en place des mécanismes de protection susceptibles d’enrayer des processus menant à la perpétration de faits comme ceux conservés dans les mémoires.

"Arrêtons de penser qu’il faut changer l’homme. Il faut avant tout changer la société. Changer les structures qui facilitent l’homme à faire le mal, qui le poussent à la délation. Il faut se battre pour que cette société soit moins invivable." (Jorge Semprun, dans : Le Soir, 10-11 avril 2010, p. 47).

Philippe Plumet (Démocratie ou barbarie) - (retour)

Sans doute ne serons nous plus attaqué par l’Allemagne, mais à l’ère des réseaux de toutes sortes, les ennemis sont autant réels que virtuels. Il peut s’agir de notre voisin, comme d’un groupe financier apatride. La guerre peut être économique, comme civile. C’est pourquoi les racines de la mémoire ne doivent pas s’arrêter à une époque précise, ni à une forme particulière de guerre. Elles se doivent d’être prospectives en se fondant sur la réalité du passé comme du présent. Elles doivent faire comprendre la complexité d’un monde non en voie de globalisation, mais bien de liquéfaction, un monde où les équilibres géopolitiques sont sans cesse retravaillés, et pas toujours dans le sens de la paix.

Tu le vois, Ulya, le monde change, ainsi que les formes de la guerre. Il faut connaître le passé, mais je pense personnellement que ce passé tend à être toujours plus « déclassé » vis-à-vis de la situation actuelle, totalement inédite dans l’histoire de l’humanité. C’est pourquoi, je le répète, les racines de la mémoire n’auront de sens à être préservées que si elles anticipent les différentes intempéries qui malmèneront l’arbre de l’Histoire.

Jean Hermesse (anthropologue) - (retour)

Avec l’Histoire avec un grand H, tout arrangement est dangereux parce qu’il est porteur – c’est même en général le but recherché – de dérives destinées à asseoir ou à discréditer tel pouvoir ou telle valeur qui le sous-tend.
La mémoire est donc un droit collectif comme elle est un devoir. Et c’est à la collectivité qu’il convient de la perpétuer, de l’assurer.
Prévenir c’est guérir, dit le dicton. Et il est évident que l’Histoire, véhiculée par la mémoire, est la digue la plus solide, la plus résistante pour éviter de nouvelles vagues de haine, d’exclusion, d’injustice inspirées de méfaits passés.
Voici quelques années, j’ai voulu faire le voyage d’Auschwitz avec ma fille parce que la confrontation avec la réalité a des vertus que les meilleurs cours d’histoire n’auront hélas jamais.
Alors que les survivants des camps deviennent de moins en moins nombreux, il est de notre devoir de tout mettre en place pour que, alors que les tentations révisionnistes sont grandes, la mémoire soit non seulement un devoir mais aussi un droit inaliénable.

Jean-Claude Marcourt (Ministre de l’enseignement supérieur) - (retour)

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